La fondation

    5 août 1971 · Une parole de Jésus à un homme, à l'Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac

    La communauté du Désert est née le 5 août 1971, à partir d'une parole de Jésus à un homme. Un prêtre. À l'intérieur d'une messe, plus exactement à la liturgie de la Parole.

    Dans un petit livre écrit presque 30 ans après les événements de ce jour-là et qui relate l'histoire de la Communauté, cet homme, Gérard Marier, revient sur ce qu'il a vécu. Écoutons-le.

    1971

    5 août — un jeudi

    41

    ans, en pleine crise

    3

    minutes — Mt 16, 13-28

    Récit de notre fondateur

    Le jour où tout a commencé

    Saint-Benoît-du-Lac · 5 août 1971

    Une messe « par accident »

    « C'est par accident que je me trouvais à cette messe. Comme on se trouve subitement, pour son malheur, dans un bouchon de circulation imprévu. Mêlé aux laïcs dans le petit oratoire de l'époque, à l'Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, je subissais la célébration, en espérant qu'elle finisse le plus tôt possible. Vint le moment de l'Évangile. Je me levai machinalement, ne désirant rien de plus de la Parole de Dieu que le silence qui allait suivre. »

    Une crise à quarante et un ans

    « Professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières, je me trouvais là pour deux jours. J'avais quarante et un ans. Le cœur à l'envers. En pleine crise. Je m'enlisais, je coulais. Au point de commencer à remettre en question mon sacerdoce, dans lequel je m'étais engagé en 1955. Ma présence à Saint-Benoît-du-Lac n'avait rien à voir avec la prière, dont je n'espérais plus rien. J'offrais simplement à mon cœur perturbé le répit de quarante-huit heures de paix bénédictine. »

    Une voix dans l'Évangile

    « Un moine commença la lecture de l'évangile de Matthieu : “Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus interrogeait ses disciples : ‘Au dire des hommes, qui est le Fils de l'homme?’ Ils dirent : ‘Pour les uns, Jean le Baptiste; pour d'autres, Élie; pour d'autres encore, Jérémie ou l'un des prophètes’.” À ces mots, je n'entendis plus le moine, mais quelqu'un d'autre. En mon cœur. D'une voix aussi distincte que celle du lecteur, il continua l'Évangile. »

    « Sa voix aurait dû me terroriser, parce que je n'étais pas au clair avec lui. Loin de le suivre, je marchais en parallèle. Or, justement, cette voix me demandait qui était Jésus pour moi. Une interrogation qui, dans la condition où je me trouvais, aurait dû me paraître un piège de Dieu, préalable à une accusation impitoyable de sa part. Mais tout au contraire, loin de me perturber, cette voix me donna une grande maîtrise de moi-même, dans une totale liberté intérieure, pour répondre à la question en vérité. »

    « Jamais je n'en ai douté, j'ai entendu Jésus à cette messe-là. C'est lui-même qui m'a interrogé sur ma relation avec lui. Par la chaleur de sa voix, il me mit en confiance. Par la beauté de son accent, il me mit en joie. Par la fermeté détachée de son ton, il me mit en toute liberté. Car il m'a parlé avec l'assurance du prophète qui lit dans les cœurs et la tendresse d'une mère qui veille sur son enfant malade. Quand, à la fin de ma vie, je paraîtrai devant lui, il me posera de la même manière la même question. »

    La réponse au Christ

    « J'ai répondu, au niveau où il me la posait, dans la profondeur et l'intime de mon être. Là où personne n'a accès. Dans la solitude originelle, le jardin scellé, où l'on est par naissance, jamais par entrée ou par venue. »

    « Sur cette pierre je bâtirai mon Église »

    « Alors, Jésus me révéla un projet qui me concernait. C'était son projet. Il me le révéla sans prendre le temps de me demander mon avis puisque, après ma profession de foi, mon oui inconditionnel lui était acquis. En entendant sa parole : “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église”, j'ai tout de suite su que Jésus construirait une communauté en se servant de moi. »

    « Quelle communauté? lui ai-je demandé. Je voulais dire : où la prendre, comment la reconnaître, par quoi va-t-elle commencer? Il me fit cette réponse : “La puissance de la Mort n'aura pas de force contre elle” (Mt 16, 18). À première vue, Jésus passait à côté de la question, comme si elle était insignifiante ou prématurée. De fait, il ne répondit pas à ma question, mais à l'inquiétude qu'elle révélait. Il m'a rassuré sur le succès de l'entreprise. »

    La Communauté est née ce jour-là

    « Au Désert, nous avons toujours cru que la Communauté est née ce jour-là, même si rien n'en paraissait. Parce que Jésus l'avait promis, la Communauté était née. Il ne lui manquait rien. Juste d'“exister”. »

    Le retour transformé

    « À mon retour de Saint-Benoît-du-Lac, je ne partageai à personne l'événement intérieur que j'y avais vécu, mais ma joie alerta mon entourage. L'homme parti deux jours plus tôt revenait si transformé que ce fut la panique. À la communauté à trois où je vivais et à l'Université où je travaillais, il s'est passé, se disait-on, quelque chose de bizarre pour lui. Vite, on s'est questionné sur mon équilibre psychologique. Ma joie faisait de plus en plus problème. Aux autres. C'est bien ce qui m'étonna. »

    Universitaires et ecclésiastiques s'inquiètent

    « Le recteur, Gilles Boulet, et la vice-rectrice, Livia Thur, de l'Université, me rencontrèrent. Quant à l'évêque de Nicolet, Albertus Martin, précédé trois jours plus tôt par le vicaire général, Georges Dubuc, il me rendit visite dans ma maison mobile sur le bord du fleuve. Ce qu'il n'avait jamais fait. Les autorités universitaires me recommandèrent de me reposer plus. Les autorités ecclésiastiques, de prier moins. »

    Tout brûler, recommencer à neuf

    « Mais mon projet à moi? Cesser définitivement de travailler à l'Université pour prier toujours plus, dans l'espoir de gagner une terre de solitude, seul ou avec d'autres. En d'autres mots, tourner le dos à ma vie et recommencer à neuf. Un réflexe bien connu de l'homme dans la quarantaine qui fait subitement une découverte bouleversante, soit de la réalité de Dieu, soit de la précarité de la vie. »

    « Le monde ne m'irritait pas, car j'avais trop de paix, mais plus rien en lui ne m'attirait car j'avais trop de bonheur. N'avais-je pas eu raison, revenu chez moi le 6 août, de brûler tous mes diplômes, si en trois minutes, le temps d'entendre Matthieu (16, 13-28), on apprend plus qu'en vingt-deux ans d'études? »

    L'envoi

    « Les premières semaines de ma conversion, les deux jeunes avec qui je vivais, François Lessard et Daniel Roy, réussirent à me convaincre de ne pas donner suite à mon projet. Ensuite, Dieu s'en est chargé en multipliant les demandes de services, l'une après l'autre, sans jamais me laisser de repos. Sans hésiter, je me plie à ses ordres et je prêche à ses fidèles. Par sa force, en me souvenant de la parole de l'apôtre Paul : “Annoncer l'Évangile n'est pas un motif d'orgueil pour moi, c'est une nécessité qui s'impose à moi.” (1 Co 9, 16) »

    — Gérard Marier, fondateur de la Communauté du Désert

    Trois paroles fondatrices

    Les mots qui ont fait naître la Communauté

    « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. »
    Réponse de Gérard Marier
    « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. »
    Mt 16, 18
    « La puissance de la Mort n'aura pas de force contre elle. »
    Mt 16, 18

    « C'est ainsi que notre fondateur décrivait comment est née la communauté du Désert. La suite n'est pas sans intérêt… »