Saint-Benoît-du-Lac · 5 août 1971
Une messe « par accident »
« C'est par accident que je me trouvais à cette messe. Comme on se trouve subitement, pour son malheur, dans un bouchon de circulation imprévu. Mêlé aux laïcs dans le petit oratoire de l'époque, à l'Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, je subissais la célébration, en espérant qu'elle finisse le plus tôt possible. Vint le moment de l'Évangile. Je me levai machinalement, ne désirant rien de plus de la Parole de Dieu que le silence qui allait suivre. »
Une crise à quarante et un ans
« Professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières, je me trouvais là pour deux jours. J'avais quarante et un ans. Le cœur à l'envers. En pleine crise. Je m'enlisais, je coulais. Au point de commencer à remettre en question mon sacerdoce, dans lequel je m'étais engagé en 1955. Ma présence à Saint-Benoît-du-Lac n'avait rien à voir avec la prière, dont je n'espérais plus rien. J'offrais simplement à mon cœur perturbé le répit de quarante-huit heures de paix bénédictine. »
Une voix dans l'Évangile
« Un moine commença la lecture de l'évangile de Matthieu : “Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus interrogeait ses disciples : ‘Au dire des hommes, qui est le Fils de l'homme?’ Ils dirent : ‘Pour les uns, Jean le Baptiste; pour d'autres, Élie; pour d'autres encore, Jérémie ou l'un des prophètes’.” À ces mots, je n'entendis plus le moine, mais quelqu'un d'autre. En mon cœur. D'une voix aussi distincte que celle du lecteur, il continua l'Évangile. »
« Sa voix aurait dû me terroriser, parce que je n'étais pas au clair avec lui. Loin de le suivre, je marchais en parallèle. Or, justement, cette voix me demandait qui était Jésus pour moi. »
« Jamais je n'en ai douté, j'ai entendu Jésus à cette messe-là. C'est lui-même qui m'a interrogé sur ma relation avec lui. »
La réponse au Christ
« J'ai répondu, au niveau où il me la posait, dans la profondeur et l'intime de mon être. Là où personne n'a accès. Dans la solitude originelle, le jardin scellé, où l'on est par naissance, jamais par entrée ou par venue. »
« Sur cette pierre je bâtirai mon Église »
« Alors, Jésus me révéla un projet qui me concernait. C'était son projet. En entendant sa parole : “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église”, j'ai tout de suite su que Jésus construirait une communauté en se servant de moi. »
« Quelle communauté? lui ai-je demandé. Il me fit cette réponse : “La puissance de la Mort n'aura pas de force contre elle” (Mt 16, 18). »
La Communauté est née ce jour-là
« Au Désert, nous avons toujours cru que la Communauté est née ce jour-là, même si rien n'en paraissait. Parce que Jésus l'avait promis, la Communauté était née. Il ne lui manquait rien. Juste d'“exister”. »
Le retour transformé
« À mon retour de Saint-Benoît-du-Lac, je ne partageai à personne l'événement intérieur que j'y avais vécu, mais ma joie alerta mon entourage. L'homme parti deux jours plus tôt revenait si transformé que ce fut la panique. »
Universitaires et ecclésiastiques s'inquiètent
« Le recteur, Gilles Boulet, et la vice-rectrice, Livia Thur, de l'Université, me rencontrèrent. Quant à l'évêque de Nicolet, Albertus Martin, il me rendit visite dans ma maison mobile sur le bord du fleuve. Les autorités universitaires me recommandèrent de me reposer plus. Les autorités ecclésiastiques, de prier moins. »
Tout brûler, recommencer à neuf
« Mais mon projet à moi? Cesser définitivement de travailler à l'Université pour prier toujours plus, dans l'espoir de gagner une terre de solitude, seul ou avec d'autres. En d'autres mots, tourner le dos à ma vie et recommencer à neuf. »
« N'avais-je pas eu raison, revenu chez moi le 6 août, de brûler tous mes diplômes, si en trois minutes, le temps d'entendre Matthieu (16, 13-28), on apprend plus qu'en vingt-deux ans d'études? »
L'envoi
« Les premières semaines de ma conversion, les deux jeunes avec qui je vivais, François Lessard et Daniel Roy, réussirent à me convaincre de ne pas donner suite à mon projet. Ensuite, Dieu s'en est chargé en multipliant les demandes de services. »